Portrait de W. Sportisse par Mustapha Boutadjine (2012).

Prison de Oued Rhiou, 7 juin 1967. Algérien, juif, antisioniste

Au troisième jour de la guerre dite des Six jours, déclenchée le 5 juin 1967 par l’attaque de l’armée israélienne contre l’armée égyptienne, William Sportisse rédige une lettre au président algérien Houari Boumediene pour lui exprimer sa solidarité antisioniste « en tant que Juif algérien dont la famille a souffert de l’hitlérisme ».

Ce document est exceptionnel à plus d’un titre : par son contenu, par ses conditions de production, et parce qu’il est resté longtemps inconnu (jusqu’à sa publication partielle en 2012 dans l’ouvrage Le Camp des oliviers). C’est en effet depuis la cellule d’une prison algérienne que William Sportisse, juif de Constantine, ancien dirigeant du Parti communiste algérien clandestin pendant la guerre d’indépendance et citoyen algérien depuis janvier 1965, s’adresse au président contre le coup d’État duquel il s’est soulevé deux ans plus tôt. Arrêté et torturé par la Sécurité militaire algérienne en septembre 1965, Sportisse est depuis lors emprisonné sans jugement, isolé de ses camarades de lutte et des autres prisonniers et privé de toute visite familiale.

En juin 1967, lui qu’un militaire algérien a qualifié d’« agent du sionisme » entre deux séances de tortures a déjà un long passé de militantisme antisioniste. Un antisionisme découlant des positions de son organisation politique mais également puisé dans l’antisionisme religieux de son père et dans ses discussions, après l’épreuve de Vichy, avec de jeunes juifs algériens de sa génération rejoignant les mouvements sionistes. Après 1945, les frères Sportisse, Bernard et William, parce que juifs et connus pour leur expérience familiale de l’antisémitisme et du fascisme[1], sont régulièrement chargés de porter les attaques des communistes algériens contre le sionisme en tant que tel, contre la politique israélienne et/ou contre la politique anglo-américaine au Moyen-Orient, en suivant les fluctuations du discours soviétique mais en insistant constamment sur la solidarité judéo-musulmane et sur une conception de la nation algérienne ouverte à tous les habitants d’Algérie. En juin 1967, dans le contexte tout à fait différent de l’Algérie indépendante, c’est de sa propre initiative que William Sportisse, isolé en prison de tout contact militant, rédige cette lettre au contenu plus personnel – mais toujours marquée par un langage et une rhétorique caractéristiques de sa formation. Une lettre qui, malgré son souhait, ne sera pas diffusée par le président algérien.

Famille Sportisse 1962
Alger, 1962. La famille Sportisse à l’indépendance : William, Germaine, Bernard et Édith.

La version reproduite ici est celle du brouillon manuscrit de la lettre, précieusement conservé par William Sportisse après sa sortie de prison. Une pièce qui pourrait s’ajouter aux écrits de fond d’Abraham Serfaty ou d’Ilan Halevi pour contribuer à cartographier l’antisionisme politique de ceux que Serfaty nommait les « juifs arabes ».

Oued Rhiou, le 7 juin 1967

Monsieur Sportisse William
Assigné à résidence
Prison annexe de Oued Rhiou

à

Monsieur le Président du Gouvernement de la République Algérienne Démocratique et Populaire
Alger

Monsieur le Président,

En ces heures historiques pour tous les peuples arabes victimes d’une agression préméditée de l’impérialisme par le truchement de son instrument, le sionisme, agression visant essentiellement à étouffer les forces révolutionnaires et progressistes de l’Orient arabe, j’ai l’honneur de vous exprimer mon entière adhésion aux fermes et justes décisions du Gouvernement algérien.

J’ai attentivement écouté à la radio votre clairvoyant discours prononcé, le dimanche 5 Juin, à Sidi-Bel-Abbès. Il a été une nouvelle manifestation confirmant que la lutte menée par notre peuple aux côtés de ses frères arabes contre l’impérialisme, pour l’indépendance et le socialisme, n’a jamais été et ne le sera jamais, empreinte d’un caractère racial.

Les mensonges et les calomnies déversés par une certaine presse occidentale et destinés à tromper les peuples européens, ne parviendront pas à ternir l’éclat de la juste et légitime cause des peuples opprimés et notamment arabes.

Les faits sont têtus. Par ses actes, l’État d’Israël s’est, depuis sa création, toujours rangé aux côtés de l’impérialisme. L’agression contre la RAU en 1956 en est un éclatant témoignage. Cet État ne s’est jamais conformé aux décisions de l’ONU concernant la Palestine. Ses dirigeants n’ont jamais élevé leur voix pour condamner la lâche et barbare agression contre le Vietnam. Ils n’ont jamais dénoncé les ségrégationnistes d’Afrique du Sud. À eux seuls, ces faits sont suffisamment convaincants pour montrer l’hostilité des dirigeants sionistes d’Israël à l’égard des peuples victimes de l’oppression, de l’exploitation et du racisme.

Aussi, en tant que Juif algérien dont la famille a souffert de l’hitlérisme, dénierai-je à cet État, qui ne condamne pas le racisme et qui le pratique à l’égard des Arabes de Palestine, le droit de se présenter comme un « défenseur » des intérêts des couches laborieuses d’origine juive. Cet État est plutôt le défenseur des intérêts des grosses sociétés capitalistes et impérialistes parmi lesquelles se trouvent des Juifs. Pour ma part, je ne saurai être aux côtés d’un Rotschild, et je comprends les mobiles sordides qui le poussent à être un partisan acharné de l’État d’Israël. Je sais fort bien, d’autre part, que ce banquier s’est bien gardé durant la période hitlérienne d’élever la voix contre les massacres de Juifs. Je sais fort bien aussi que des Juifs réactionnaires qui se sont toujours opposés aux forces progressistes en Europe, ont été choisis par les hitlériens pour constituer les fameux Judenrat des ghettos de Varsovie, de Vilnius, etc. Ce sont ces mêmes Juifs qui dressaient pour les Hitlériens les listes de leurs compatriotes qui étaient envoyés dans les chambres à gaz. Je conseillerai aux travailleurs juifs de lire le journal de Macha Rolnikas « Je devais le raconter » pour bien comprendre que le combat ne se situe pas sur le plan religieux ou racial, mais plutôt sur le plan de la lutte entre les forces de progrès et celles de la réaction. Pour avoir souffert du nazisme, ces derniers devraient comprendre les droits légitimes des peuples arabes. D’autant que leur lutte vise essentiellement à la récupération de richesses qui sont pillées par des sociétés capitalistes étrangères depuis des dizaines d’années.

Brouillon manuscrit de la lettre de W. Sportisse à Boumediene, 7 juin 1967.
Brouillon manuscrit de la lettre de William Sportisse à Boumediene, 7 juin 1967.

L’histoire des rapports entre Juifs et Arabes apporte un démenti cinglant aux calomnies déversées à nouveau aujourd’hui contre les peuples arabes. Ce n’est pas dans les pays arabes que se sont produits les pogroms anti-juifs des 19e et 20e siècles. Ils ont eu lieu dans les pays européens dominés par le capitalisme.

Je n’oublierai jamais, pour ma part, la solidarité manifestée sous diverses formes par les Algériens à l’égard des Juifs durant la sombre période de Vichy. Je n’oublierai jamais aussi la contribution du peuple algérien durant la guerre anti-hitlérienne. À cette époque, la grosse colonisation applaudissait Vichy et l’hitlérisme et affichait son antisémitisme ouvertement.

Un auditeur de la radiodiffusion d’Europe n°1, dont les émissions sont loin de correspondre à la réalité objective, au lendemain de l’agression contre la RAU, a posé la question suivante : « Je voudrais savoir ce que pensent les Juifs algériens qui se sont rangés aux côtés du FLN durant la guerre d’Algérie ? » Je lui réponds que mon attitude demeure la même. Je suis et je demeurerai aux côtés du peuple algérien dont je suis membre. Je suis fier d’appartenir à la nation algérienne qui refuse fermement d’abandonner les attributs de sa souveraineté en échange d’une « aide » empoisonnée des impérialistes. Je suis fier de m’être intégré à cette nation qui, constamment et sans réserve, s’est rangée et se range encore aux côtés des peuples opprimés et martyrs du Vietnam, d’Afrique du Sud, d’Angola, de Palestine, etc.

Que cet auditeur d’Europe n°1 se détrompe, je ne me retrouverai jamais aux côtés des revanchards « Algérie française », ces colons dont le rêve utopique est de remettre en cause les droits légitimes des peuples arabes. Ces colons ont été des antisémites et ils le demeurent toujours. S’ils se rangent du côté de l’État d’Israël agresseur, s’ils prodiguent forces sourires aux Juifs aujourd’hui, ce n’est guère pour le bien des Juifs, mais plutôt pour se servir d’eux dans le vain et chimérique espoir de reprendre pied dans les pays d’où ils ont été chassés et d’y faire régner à nouveau l’oppression et l’exploitation.

Solidaire de la lutte des peuples arabes contre l’agression impérialiste et sioniste, je suis persuadé que les forces saines du monde entier attachées à la liberté et à la paix sauront ne pas se laisser empoisonner par la propagande calomniatrice des puissances impérialistes. Je suis également persuadé que les peuples arabes soutenus par les pays socialistes et progressistes d’Europe, d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, parviendront à mettre à la raison les agresseurs et aboutiront au triomphe de leurs droits légitimes.

En m’excusant d’avoir été aussi long pour vous exprimer mon entière solidarité, je vous prie d’agréer, Monsieur le Président du Conseil, l’expression de ma très haute considération.

W. Sportisse.

Portrait de W. Sportisse par Mustapha Boutadjine (2012).
Portrait de William Sportisse par Mustapha Boutadjine (2012).

[1] L’aîné de la famille, Lucien Sportisse, figure du communisme algérien, a été interné comme communiste dans plusieurs camps français durant la Seconde Guerre mondiale avant d’être abattu par des agents français de la Gestapo à Lyon en mars 1944. Le second garçon, Bernard, révoqué du Trésor public en tant que juif, est emprisonné à Alger en 1941 en tant que membre du PCA clandestin. Le troisième garçon, William, exclu du lycée en tant que juif en 1941, milite au PCA clandestin à partir de l’été 1940. Bernard et William connaissent par ailleurs tous deux des discriminations antijuives au sein de l’armée française d’Afrique en 1942-1944.

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