« La rue de France, c’est une rue d’Algérie ». Rolland Doukhan, un poète algérien

« Constantine / Ma ville entrecroisée / Aux odeurs d’indigence… »[1]. En 1949, l’hebdomadaire communiste algérien Liberté publie pour la première fois les textes de deux jeunes poètes : Malek Haddad, 22 ans, et Rolland Doukhan, 21 ans. Natifs de Constantine, les deux hommes se sont liés d’amitié quelques années plus tôt, au lycée d’Aumale. « Il me ressemblait comme un frère », dira Rolland Doukhan lors d’un entretien en 2007, faisant référence à leur amour partagé de l’écriture et à leur engagement anticolonialiste commun.

Constantine, années 1950. À droite, le lycée d'Aumale. Au second plan, le quartier juif.
Constantine, années 1950. À droite, le lycée d’Aumale. Au second plan, le quartier juif.

Dès leur premier échange à l’issue d’un cours de philosophie se nouait l’une de ces équivoques identitaires produites par les complexités de la société coloniale, et dont Rolland Doukhan nourrira une œuvre constamment inspirée par Constantine, sa « ville entrecroisée » propice à tous les désaxages. Fils de Slimane Haddad, un instituteur musulman naturalisé français qui a fait le choix de ne pas transmettre l’arabe ni le kabyle à ses enfants et de leur donner un premier prénom français, Malek est alors connu sous le nom d’Aimé Haddad. Né dans une modeste et nombreuse famille juive, fils de Baya Attal et de Joseph Doukhan, Rolland Doukhan a pour sa part été élevé dans la langue arabe par sa mère, analphabète et vêtue « à l’indigène » bien que née citoyenne française après le décret Crémieux et les lois Ferry. Au lycée, échangeant ses premiers mots avec celui qui se fait nommer Aimé Haddad, Rolland Doukhan ne doute pas de son appartenance communautaire : il lui demande quelle synagogue fréquente sa famille, provoquant les rires de son camarade. Trente ans plus tard, en 1976, une confusion d’un autre genre les amusera : alors qu’ils visitent ensemble El Oued, dans le Sud-Constantinois, l’employé d’un hôtel, qui prend Rolland Doukhan pour un Algérien car il s’adresse à lui en arabe, lui désigne Malek Haddad – alors figure du monde culturel institutionnel algérien et de l’arabisme d’État – comme « le gaouri », persuadé qu’il s’agit d’un Français. Auparavant, comme pour sceller leur amitié et ces entrecroisements, les deux amis nommaient leurs enfants nés au début des années 1950 Michel-Malek Doukhan et Nadia-Rolande Haddad.

Les rires et les symboles qui désamorcent les tensions identitaires, le lycéen Rolland Doukhan parvient non sans peine à les faire entrer dans le foyer familial, situé en plein cœur du quartier juif de Constantine, rue de France. Alors que son camarade de classe Malek l’invite à dormir chez lui, au Faubourg Lamy, Rolland se heurte à la peur de sa mère, effrayée à l’idée que son fils passe une nuit chez « un Arabe ». À l’origine de cette peur, l’assassinat par des musulmans de l’oncle de Rolland, Michel Attal, lors des émeutes antijuives d’août 1934. Le jeune homme réussit toutefois à transgresser les barrières communautaires en invitant à son tour Malek Haddad à son domicile, où ce dernier noue contre toute attente une complicité avec la mère de Rolland, Baya : feignant d’être amoureux d’une sœur de Rolland, Malek demande sa main à Baya qui, faisant semblant de le prendre au sérieux, s’indigne et invoque le ciel devant la perspective de marier sa fille à un non-juif. Racontant en 2011 cette « fausse hostilité » qui le « remplissait de bonheur », Rolland Doukhan dira : « c’est pour cette atmosphère-là qu’avec mes 20 ans je me battais. »

Paris, maison des Lettres de la rue Férou, début des années 1950. Les Constantinois Jean Beckouche et Rolland Doukhan posent avec la Une de L'Humanité-Dimanche annonçant la venue du général Eisenhower à Paris.
Paris, maison des Lettres de la rue Férou, 1951-1952. Les étudiants constantinois Jean Beckouche et Rolland Doukhan posent avec la Une de L’Humanité-Dimanche annonçant la venue du général Eisenhower à Paris.

Se battre, à 20 ans, signifie pour Rolland comme pour Malek entrer au Parti communiste algérien. Mais cela signifie surtout écrire. Des poèmes, des nouvelles, des romans, dans lesquels les deux amis correspondent, se citent et élaborent des personnages qui s’inspirent de l’un et de l’autre. Devenu étudiant à Paris, Rolland rejoint le groupe de langue des étudiants algériens tout en fréquentant Louis Aragon, Elsa Triolet et l’équipe des Lettres françaises. Il y publie des textes, ainsi que dans L’Algérien en France, Étudiants anticolonialistes ou Liberté, auprès des autres écrivains communistes algériens de langue française : Malek Haddad, Mohammed Dib et Kateb Yacine. Dans leurs textes, Rolland et Malek s’affirment comme des écrivains communistes, des poètes de l’exil, et des patriotes algériens. Rolland y chante son amour envers ce qu’il nomme son « peuple », sa « nation » ou sa « patrie », et situe ses intrigues et ses vers dans l’Algérie « indigène ». Se mouvant dans les ruelles des médinas, les figures de Nouara, Nedjma, Ourida, Saïd, Aziz ou Ahmed y personnifient l’Algérie colonisée et à décoloniser, dont le poète célèbre la beauté, les souffrances et les luttes, et à laquelle il s’identifie charnellement :

[…] Ils ont peuplé tes rues, mon Alger, de leur soir,
Alger-mon-amoureuse, Algérie-ma-souffrance,
Rampant dans ton soleil, bavaient leurs hommes noirs,
Qui croyaient arrêter ton peuple dans sa danse. […]

Je le dis parce que c’est vrai que les voleurs
Croient pouvoir arrêter le vent qui vient de terre
Avec mille fusils et mille matraqueurs
Sans voir que les enfants sont plus vieux que leurs pères

Alger, mon amoureuse, Algérie, ma croyance
Tu t’es dressée comme une fleur et comme un cri
Même avec des fusils, même avec des sentences
On ne peut pas crever les yeux de mon pays. […]

Je mets devant mes yeux le voile de ces femmes
Qui savent embrasser un enfant réveillé
Je pose sur mes yeux leurs mains, mon oriflamme
Qu’elles ont su meurtrir, pour cueillir des pavés. […][2]

Paris, vers 1950. Nicole Taïeb et Rolland Doukhan vendent Étudiants anticolonialistes à la criée.
Paris, vers 1950. Nicole Taïeb et Rolland Doukhan vendent Étudiants anticolonialistes à la criée.

« J’alerte la voix haute de nos montagnes / La voix intacte de ma mère persistante »[3], écrit Rolland Doukhan, assimilant son « amour national » pour l’Algérie à un amour filial. Classique du discours patriotique, cette assimilation prend un sens particulier chez le jeune homme : à travers cette figure maternelle qui incarne la nostalgie et la transmission, Rolland rend hommage à sa propre mère. Personnage central de son existence, cette mère juive, méfiante envers les musulmans et vivant à mille lieues des engagements politiques de son fils, lui a transmis sans même le savoir, à travers la langue arabe, l’une des composantes de cette algérianité que Rolland Doukhan politise et brandit contre un colonialisme « voleur de notre lumière, voleur de nos chansons et de nos voix »[4].

Pour Rolland Doukhan, dont l’identification à la France s’est brisée avec les lois antijuives de Vichy, se battre consiste aussi à faire admettre que la rue de son enfance, « la rue de France, d’abord, c’est une rue d’Algérie », selon les termes de son personnage Saïd, qui substitue aux désignations de « Juifs » et d’« Arabes » celle d’« Algériens »[5]. Dans ses poèmes, musulmans et juifs indigènes sont implicitement confondus dans ce « peuple-amour » « grouillant des petites places »[6], et il insiste sur les ponts qui peuvent les relier, depuis la culture arabo-berbère jusqu’aux luttes politiques : avec Malek Haddad, il présente juifs et musulmans comme également victimes du colonialisme en août 1934 et en mai 1945, et rend hommage à Kaddour Belkaïm et Lucien Sportisse, l’un musulman, l’autre juif, martyrs communistes de la Seconde Guerre mondiale[7].

Comme il l’exprime dans la nouvelle « Rue de France » en 1951, Rolland Doukhan est conscient de la marginalité de sa position, et des multiples obstacles qui se dressent devant une identification des juifs au « peuple algérien » et à la lutte anticoloniale. Il est conscient aussi de l’imminence d’une guerre en Algérie, qu’il exprime à travers la voix de Saïd début 1951 : « Vois-tu, le Viet-Nam et l’Algérie, eh ! bien, ce n’est qu’une différence de stades ! »[8]. Résidant en France durant la guerre d’indépendance, il y apporte une aide matérielle au FLN, et héberge ses amis écrivains et clandestins Malek Haddad et Kateb Yacine, qui seront appelés à être chacun à leur manière d’importantes figures du monde culturel en Algérie indépendante. Lui demeurera en France, où il a construit sa vie et où l’ensemble de sa famille s’exilera dans les derniers mois de la guerre, convaincue de l’impossibilité de vivre dans l’Algérie nouvelle. Revenant sur cet exil en 2007, il se souvient d’une réflexion de sa mère qui, quittant sa rue de France constantinoise pour s’installer dans une rue Anatole France en banlieue parisienne, s’étonnait auprès de son fils en judéo-arabe : « Mais pourquoi ils ont changé le nom de la rue ? ».

[1] Rolland Doukhan, « Constantine », Liberté du 29 septembre 1949.

[2] Rolland Doukhan, « Et monte l’Algérie à la lumière », Liberté du 3 mai 1951. Voir aussi « Message à Nouara », Liberté du 9 novembre 1950 ; « Le Patriote », Liberté des 13, 20, 73 mars et 3 avril 1952 ; « Je connais de l’exil », L’Algérien en France, février 1954.

[3] Rolland Doukhan, « Lettre à Gregorio Lopez Raimundo », Liberté du 24 avril 1952.

[4] Rolland Doukhan, « Oui, il y a l’Algérie splendide », Étudiants anticolonialistes, 15 décembre 1950-15 janvier 1951.

[5] Rolland Doukhan, « Rue de France », Liberté des 1er et 8 mars 1951.

[6] Rolland Doukhan, « Pour toi, mon peuple ! », Étudiants anticolonialistes, novembre 1950.

[7] Rolland Doukhan et Malek Haddad, « À Kaddour Belkaïm qui n’est par mort », Liberté du 27 juillet 1950 ; Malek Haddad, « Nos enfants en naissant ont 20 ans », L’Algérien en France, septembre 1950 ; « Libération », Liberté du 14 septembre 1950 ; « À Kaddour Belkaïm, assassiné il y a 13 ans au service de la liberté », Liberté du 27 août 1953.

[8] Rolland Doukhan, « Acceptez-vous de prendre cette ville pour épouse ? », Étudiants anticolonialistes, janvier-février 1951.

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