Alger, 16 octobre 1956. Un mariage avant la tempête

Alger, 16 octobre 1956. Entourant un couple de jeunes mariés, quelques convives se font photographier à la terrasse d’un restaurant en bord de mer. Apparemment banale, la scène constitue pour celles et ceux qui la vivent un rare moment de détente dans une période de grande tension individuelle et collective. Elle précède plus exactement de quelques semaines une tempête qui s’abattra bientôt sur la plupart d’entre eux.

Alger, 16 octobre 1956. Mariage d’Isaac Nahori et de Claudine Lewkowicz. À gauche, du fond vers l’avant : Robert Manaranche, Isaac Nahori, Claudine Lewkowicz, Jean-Marie Larribère et Pierre Manaranche. À droite, au premier plan, Georges Hadjadj et Simone Aïach. Au fond à droite, des avocats venus de métropole.
Mariage d’Isaac Nahori et de Claudine Lewkowicz. À gauche, du fond vers l’avant : Robert Manaranche, Isaac Nahori, Claudine Lewkowicz, Jean-Marie Larribère et Pierre Manaranche. À droite, au premier plan, Georges Hadjadj et Simone Aïach ; au second plan, des avocats de France.

À la table et à travers ce couple se réalise la jonction entre deux pôles du soutien à la lutte d’indépendance, reliant les deux rives de la Méditerranée. La mariée, Claudine Lewkowicz, avocate communiste parisienne, est accompagnée de confrères de France qui font tout comme elle la navette entre la France et l’Algérie pour plaider en faveur de militants algériens. Le marié, Isaac Nahori, journaliste communiste algérien, est accompagné de camarades engagés tout comme lui en semi-clandestinité. Ces deux pôles connaissent une convergence croissante au cours de l’année 1956 : à la veille du mariage, en septembre-octobre, des dizaines de militants sont arrêtés après la découverte de réseaux paramilitaires formés par des (ex-)membres du PCA à Alger, Oran et Tlemcen. L’ensemble des communistes algériens vit alors sous la menace de la répression.

Au moment du mariage, la tempête a déjà touché la famille Manaranche-Larribère. Le plus jeune convive, Pierre Manaranche, âgé de 10 ans, vit depuis quelques semaines privé de sa mère, Lucette Larribère. Ancienne dirigeante de l’Union des femmes d’Algérie, elle est alors plongée dans une clandestinité totale et joue un rôle central auprès de la direction du PCA clandestin. Aux côtés du jeune garçon se tient son grand-père, Jean-Marie Larribère. Né en 1892, cet instituteur devenu gynécologue, dont le frère Camille est l’un des organisateurs des groupes armés du PCA à partir de 1955, a transmis la passion communiste à chacune de ses cinq filles. Outre son aînée, Lucette, ses deux filles les plus jeunes ont disparu de la vie légale : Paulette et Aline ont été arrêtées un mois auparavant, début septembre 1956, dans le cadre du démantèlement du PCA d’Oran. Leurs compagnons, Daniel Touboul et Émile Schecroun, ont tous deux subi la torture, le second à de multiples reprises et sous les yeux d’Aline. Enceinte de son premier enfant, Paulette sera extraite de prison pour accoucher à l’hôpital en mars 1957, mais son père Jean-Marie se verra interdire de pratiquer l’accouchement.

Camp d’internement de Lodi, 1959. Georges Hadjadj et Robert Manaranche.
Camp d’internement de Lodi, 1959. Georges Hadjadj et Robert Manaranche.

Privé de sa mère, le jeune Pierre le sera de son père quelques semaines plus tard : en janvier 1957, Robert Manaranche est arrêté et gardé plusieurs mois au camp de Beni-Messous sans pouvoir communiquer le moindre signe de vie à ses deux fils. Ces derniers sont recueillis par leurs grands-parents à Oran, dans la clinique de Jean-Marie Larribère. Ils y retrouvent leurs cousins et cousines eux aussi privés de leurs parents, comme ils le raconteront cinquante ans plus tard dans une lettre de protestation contre la débaptisation de la clinique Larribère. Avec leur grand-mère Yvonne, ils préparent des paniers de nourriture à porter aux militants emprisonnés, tandis que la clinique devient un lieu de passage de combattants algériens, ce qui en fera une cible de plusieurs attentats de l’OAS dans les derniers mois de la guerre. Sorti du secret, Robert Manaranche est finalement conduit au camp de Lodi, où il retrouve un autre convive du mariage, son ami Georges Hadjadj, jusqu’à leur expulsion d’Algérie en 1959.

Camp d’internement de Lodi, 1957. Henri Zannettacci et Isaac Nahori.
Camp d’internement de Lodi, 1957. Henri Zannettacci et Isaac Nahori.

Georges Hadjadj et le marié, Isaac Nahori, ont suivi des trajectoires comparables. Tous deux sont nés dans des familles juives autochtones, l’un à Azzefoun en 1921, l’autre à Oran en 1919, et ont dû interrompre leurs études supérieures du fait des lois antijuives de Vichy. Communistes dès avant 1939, ils poursuivent leur militantisme pendant et après la Seconde Guerre mondiale : Isaac Nahori devient après 1945 cadre du parti et éditorialiste du quotidien Alger Républicain – dont il signe la majorité des éditoriaux sous le pseudonyme de Pierre Laffont –, activités qui lui permettent de tisser des liens avec des nationalistes. Engagé dans la semi-clandestinité après l’interdiction du PCA et d’Alger Républicain fin 1955, il est arrêté un mois après son mariage, le 17 novembre 1956, et conduit au camp de Lodi. Du fait de la mobilisation de sa femme, il en sera libéré quatre mois plus tard avant d’être expulsé en France.

De son côté, Georges Hadjadj, après avoir subi des discriminations raciales au sein de l’armée française où il est mobilisé en 1943, milite avec les étudiants communistes de l’université d’Alger puis dans le quartier de Bab El Oued, où il s’installe comme médecin au début des années 1950. Après 1955, il met sa résidence secondaire à disposition du PCA clandestin, qui y abrite son imprimerie clandestine et y fait transiter une partie des armes subtilisées par Henri Maillot en avril 1956. En juin 1957, il est arrêté par des parachutistes et, « après quelques allusions raciales », comme il l’écrira depuis sa prison au juge militaire en juillet, il est torturé et séquestré plusieurs jours à El Biar, puis détenu 18 mois en prison avant d’être interné au camp de Lodi jusqu’en juin 1959, date de son expulsion vers la France. Victimes de la répression, Isaac Nahori et Georges Hadjadj seront également l’objet d’un certain ostracisme de la part d’une partie de leurs ex-camarades du PCA : certains reprocheront sourdement au premier d’avoir été précocement libéré du camp de Lodi, et au second d’avoir « donné » sous la torture le nom de Maurice Audin – qui mourra entre les mains de ses tortionnaires. D’autres de leurs camarades jugeront ces reproches indécents.

Camp de Lodi. Des familles arrivent sous escorte pour rendre visite aux détenus.
Camp de Lodi. Des familles arrivent sous escorte pour rendre visite aux détenus.

Frappant d’abord leurs maris, la tempête emporte aussi Claudine Lewkowicz et Simone Aïach. Respectivement nées en 1925 à Paris et en 1929 à Alger, toutes deux ont eu à souffrir des discriminations antijuives sous Vichy. Claudine Lewkowicz, d’origine juive polonaise par son père mais élevée dans la religion catholique par sa mère, s’engage dans la résistance communiste pendant la Seconde Guerre mondiale. Devenue avocate à la Réunion puis à Paris, elle assure après 1954 la défense des insurgés algériens en France et en Algérie, où elle rencontre Isaac Nahori. Mais comme de nombreux avocats anticolonialistes, elle est rapidement empêchée d’exercer par les autorités françaises : en janvier 1957, quelques semaines après l’arrestation de son mari, elle est expulsée d’Algérie.

Rencontrée cinquante ans après cette douloureuse année 1957, Simone Aïach se souvient avoir été « surprotégée » par son mari Georges Hadjadj, et n’avoir d’abord été impliquée dans la lutte clandestine qu’en tant que « femme de ». Les témoignages de ses anciens camarades dessinent toutefois le portrait d’une battante, encore endurcie par les épreuves de la guerre. Militante à l’université d’Alger où elle achève ses études de médecine, elle décide de ne pas exercer pour élever ses enfants. Mais comme pour bien d’autres femmes, la guerre remet radicalement en cause ce schéma stéréotypé : après l’arrestation de son mari, elle doit mener de front son rôle de mère, le soutien à son mari emprisonné, l’aide à la lutte d’indépendance et la survie économique de sa famille en reprenant le cabinet. Revenant en 2007 sur cette période, Simone Aïach tente de restituer les bouleversements intimes qu’elle a alors vécus. Elle se souvient s’être formulée, alors qu’elle rencontrait furtivement le général Massu pour obtenir des nouvelles de son mari, qu’elle n’avait « pas d’a priori contre le meurtre » : « Il descendait de sa jeep. Et je dois dire que ce jour-là, j’ai compris que moi j’étais capable de tuer aussi. »

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